DE LA NOUVELLE « PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE » D’ETAT

Jean-Claude Maleval et Marie-Jean Sauret

Mercredi 8 février 2006 // PSYCHOTHERAPIES

Un texte de loi et un avant-projet de décret d’application font référence explicitement à la psychopathologie et à la psychopathologie clinique. Que recouvre le terme pour le législateur quand son contenu a une histoire complexe et participe d’une réactualisation inachevable, laquelle durera autant que le réel qu’il s’efforce de saisir. De façon étonnante la loi intervient dans le débat théorique en définissant la "psychopathologie clinique" nouvelle comme étant composée de quatre courants "validés scientifiquement" : pourtant, l’un, le psychanalytique, se situe dans un champ épistémologique autre que celui de la science (dont la physique est le paradigme), et, par ailleurs et paradoxalement, rien ne justifie de limiter aux trois autres courants la "validation scientifique", si l’on entend par là "efficacité sur le symptôme". Qu’est-ce qui a poussé le législateur à prendre parti dans un domaine aussi controversé et aussi complexe ? Veut-il imposer uen psychopathologie d’état ?

DE LA NOUVELLE « PSYCHOPATHOLOGIE CLINIQUE » D’ETAT

Un texte de loi et un avant-projet de décret d’application font référence explicitement à la psychopathologie et à la psychopathologie clinique. Que recouvre le terme pour le législateur quand son contenu a une histoire complexe et participe d’une réactualisation encore inachevée et inachevable, laquelle durera autant que le réel qu’il s’efforce de saisir. De façon étonnante la loi intervient dans le débat théorique en définissant la "psychopathologie clinique" nouvelle comme étant composée de quatre courants "validés scientifiquement" : pourtant, l’un, le psychanalytique, se situe dans un champ épistémologique autre que celui de la science (dont la physique est le paradigme), et, par ailleurs et paradoxalement, rien ne justifie de limiter aux trois autres courants la "validation scientifique", si l’on entend par là "efficacité sur le symptôme". Qu’est-ce qui autorise le législateur à prendre parti dans un domaine aussi controversé et aussi complexe ? Le représentant du ministère affirme qu’il est prêt à en remettre, en ajoutant un cinquième courant : pourquoi pas six, sept, etc . ? (on en discernait sérieusement, quoiqu’arbitrairement, quatorze dans un livre bien connu ) Sur quoi se fonde le nouveau concept de « psychopathologie clinique » ? Vraisemblablement sur la représentativité sociale de certaines professions bien plus que sur des études sérieuses. Son introduction est un coup de force du législateur dans le champ de la connaissance et de la science. De surcroît, s’appuyer sur la "validation scientifique" implique une prise de position implicite en faveur du courant le mieux approprié à se mouler dans la validation expérimentale, invitant chacun à s’y référer, alors même que ses tenants délaissent au sens strict ce qu’il convient d’appeler "psychopathologie" et en tout cas la démarche "clinique". C’est pourquoi nous croyons bon de souligner quelques aspects de l’histoire et de l’épistémologie dans lesquelles s’inscrivent ces notions. Que véhicule le concept de « psychopathologie clinique », dont l’antonyme serait la neuropathologie expérimentale ? Le rapprochement révèle d’emblée qu’il recèle trois implicites :
- un postulat étiologique : primat du psychique dans le déterminisme pathologique.
- une dichotomie normal-pathologique.
- une méthode : la clinique.

Quelle est l’origine du terme ? Psychopathologie est un néologisme forgé à la fin du XIXème siècle. Le médecin allemand Emminghaus semble avoir été le premier à l’utiliser en 1878 dans un ouvrage publié à Leipzig intitulé "Psychopathologie générale". Le terme naît dans le contexte d’une conjonction d’un rejet de l’étude des causes morales par la psychiatrie et de la découverte d’un dynamisme propre du psychisme dans la genèse de certains troubles mentaux. Les travaux de Freud et de Charcot sont au fondement de la psychopathologie quand ils constatent dans les années 1880 que les paralysies hystériques n’obéissent pas aux lois physiologiques de l’innervation. "L’hystérie, écrit Freud, se comporte dans ses paralysies et autres manifestations comme si l’anatomie n’existait pas, ou comme si elle n’en avait nulle connaissance ». La psychopathologie trouve son assise conceptuelle dans les travaux de deux auteurs qui furent les premiers, après Emminghaus, à utiliser ce terme dans le titre d’un de leurs ouvrages : - La « psychopathologie de la vie quotidienne" de S. Freud, publiée en 1901.
- La "Psychopathologie générale" de K. Jaspers, en 1913. Toutefois, si l’on entend par psychopathologie l’étude des déterminismes psychiques de certaines pathologies, les premiers ouvrages de psychopathologie apparaissent être "L’automatisme psychologique"de Pierre Janet, (1889) , et les "Etudes sur l’hystérie" de S. Freud et J. Breuer, (1895). La psychopathologie naît entre autre de l’échec de la médecine à élucider (identifier avant même de songer à soigner et à guérir) un certain nombre de pathologies à partir du modèle anatomo-clinique : la clef de ces pathologies ne serait donc pas à chercher en priorité dans l’organisme. D’où l’idée d’en faire des pathologies de l’âme - des psychopathologies - : le terme s’entend donc aussi bien pour désigner ces pathologies que les théories qui vont s’efforcer d’en rendre compte. Le terme « clinique », au sens moderne, est né dans le discours médical au tournant des XVIIIème et XIXème siècles. Il signifie, comme le rappelle Littré, « ce qui se fait au lit du malade ». Il implique rencontre, échange et relation ; prise en compte du particulier, étude approfondie de cas individuels. « Ce qui se fait auprès du lit, avec quelqu’un qui souffre » (Lapeyre). La méthode clinique se distingue de la méthode expérimentale. Selon C. Bernard, qui la dégage à la fin du XIX ème siècle, cette dernière consiste, à maintenir constantes, dans un contexte défini, toutes les conditions, à l’exception d’une seule, dont l’effet sur le phénomène étudié peut être mis en évidence sans ambiguïté, à l’occasion d’une expérimentation qui manipule la variable indépendante. Son lieu de prédilection n’est pas le lit, mais le laboratoire. La clinique est sujette à une évolution. Elle naît dans le champ médical comme la pratique médicale (l’art) qui s’exerce au pied du lit du malade. Transposée dans le champ psychiatrique elle profite d’abord du glissement sémantique dont est victime l’autopsie. "Autopsier ", c’est voir par soi-même. L’action n’implique pas que le corps soit mort. Mais seule la mort permet d’examiner au départ l’intérieur de l’organisme. Le terme clinique conserve alors le sens de " diagnostic ou d’autopsie sur le vivant" : l’observation des comportements et des conduites est la voie royale empruntée par les premiers "psychopathologues".

La psychopathologie comme notion normative. À la fin du XIX ème siècle, le modèle anatomo-pathologique tend à être transposé en anatomo-comportemental. L’adoption du modèle médical introduit dans le champ psychique - malgré la relative distance prise avec l’hypothèse organiciste - un certain nombre de partis pris dont il convient de prendre la mesure. Le modèle anatomo-clinique repose sur l’existence d’un état d’intégrité et un fonctionnement normal des organes. Introduit dans le champ psychique, il postule un état d’intégrité et un fonctionnement normal du psychisme. Cependant qu’est-ce que le psychisme ? Sans même répondre à la question (on sait que pour certains le psychisme sera un doublet de l’organisme et pour d’autres une partie plus ou moins facilement décelable et localisable), la normalité change de sens, ce qu’a dénoncé de longue date Georges Canguilhem. Qui dit psychopathologie dit qu’il existe une norme. Le soignant ici est un médecin, un " iatros " de la psyché, un psychiatre. Selon cette conception, si l’intégrité du psychisme est préservée, alors l’individu dispose de toutes ses facultés pour exercer son libre arbitre. Les pathologies seront d’abord des pathologies des fonctions, supposées altérer partiellement ou globalement le libre arbitre du " malade ". Ces médecins sont des cliniciens multipliant les observations et les approches s’émancipant du modèle initial, de sorte que les théories explicatives se multiplient, constituant le corpus dit de la psychopathologie. Les théoriciens médecins (psychiatres) sont bientôt relayés par des psychologues consacrant un peu plus l’émancipation relative de la psychopathologie à l’endroit de l’hypothèse organiciste. Et la psychopathologie se charge d’un sens nouveau : à la fois théories du fonctionnement psychique (des processus psychologiques) en cas de maladies mentales et réflexion sur ces théories. La psychopathologie devient une épistémologie commune à la psychiatrie et à la psychologie (clinique).

Pourquoi aujourd’hui une nouvelle « psychopathologie clinique » ? Il existe déjà des diplômes de « psychologie clinique et pathologique » ; pourquoi mettre en avant le vocable de « psychopathologie clinique » ? Sans doute pas pour l’opposer au terme de « psychopathologie expérimentale » introduit par Pavlov en 1903. Tout laisse supposer que c’est le souci du législateur, intéressé à trouver un terme propre à désigner la formation répondant à la pratique du « psychothérapeute » qui le conduit à mettre en avant une « psychopathologie », puisque le psychothérapeute ne peut traiter les troubles neurologiques, et « clinique », parce que le psychothérapeute pratique avec le malade, et non en laboratoire. De surcroît le psychothérapeute n’est pas un « psychologue clinicien » issu d’une formation en « psychologie clinique et pathologique » : il n’ést pas spécialisé dans une branche de la psychologie. Il est issu de formations multiples, dont le plus petit dénominateur commun paraît être une discipline autonome, la psychopathologie clinique. Elle possède la particularité d’être enseignable à la fois en psychologie et en psychiatrie. Un master de « psychopathologie clinique » pourrait dès lors être monté soit en médecine, soit en psychologie, soit en collaboration (devinez qui le piloterait ?).

Que faire de la nouvelle psychopathologie clinique ? L’histoire montre qu’aucune théorie psychopathologique n’a fait l’unanimité des chercheurs et des praticiens et n’a permis de rendre compte de l’ensemble des phénomènes supposés en dépendre. Face à cet échec la psychiatrie a eu tendance à renoncer à la psychopathologie au profit de listes des phénomènes à traiter, sans s’interroger sur la raison de l’échec de la catégorisation et de la modélisation de fonctionnements psychiques valant pour tous les individus d’une catégorie. Or ce qui vaut pour tous est au détriment de ce qui définit la singularité de chacun. Le listage des troubles du comportement et de la conduite préserve la croyance en un individu sain, indemne de trouble et disposant du libre arbitre ( c’est l’hypothèse implicite des psychiatres américains qui établissent la liste constitutive du DSM à partir de ce qu’ils considèrent comme pathologique). Dès lors la nouvelle psychiatrie renonce officiellement à la psychopathologie. Les derniers DSM constituent un abandon du projet de construire un système rationnel de classification des troubles mentaux. Le principal concepteur du DSM-III (Spitzer) a reconnu qu’il n’existe actuellement aucune définition satisfaisante du concept de « trouble mental », de sorte que les termes « nosologie » (explication des maladies) ou « nosographie » (description et classification des maladies) ne figurent pas dans les DSM. On ne saurait faire l’impasse sur le fait que la clinique a été revisitée par la psychanalyse. Alors que la psychopathologie est, jusqu’à son abandon pour les DSM, le produit d’une clinique de l’observation, Freud est le premier à rendre la parole au patient et à attendre de lui qu’il s’explique sur son rapport singulier aux autres, à la jouissance, aux objets. Il en retire trois idées maîtresses pour notre propos : a) chaque sujet doit trouver une solution à ce rapport, et il n’existe que trois façon de faire - névrosée, psychotique et perverse (dissolution de la normalité) ; b) loin de relever de la maladie, le symptôme est d’abord une solution - insuffisante et douloureuse à l’occasion ; c) le réaménagement de cette solution passe par une démarche clinique donnant la main au sujet. Ce qui amène Freud, dans son registre, à préférer le terme de métapsychologie à celui de psychologie, à devoir préciser celui de clinique par "psychanalytique" et à rendre désuet le recours au vocable "psychopathologie" du fait de l’inconsistence de la référence à la normalité. Puisque le terme de "psychopathologie" semble néanmoins s’imposer dans la communauté universitaire qui accueille les psychanalystes, et puisque le législateur le choisit pour étayer ses propositions à l’endroit des psychothérapeutes, il convient d’insister sur le fait que, désormais ce terme (de psychopathologie) n’a de valeur qu’à être complété, au moins implicitement, de celui de clinique : psychopathologie, loin d’indiquer une maladie quelconque ou une théorie d’un psychisme défaillant, désignerait alors le processus par lequel un sujet se loge dans un monde grâce à la solution symptomatique qui le rend viable pour lui et quelques autres, et ce processus ne peut être saisi dans sa " concrétude " et dans ses aléas qu’à partir de la démarche clinique inaugurée par la psychanalyse. Au delà le terme est susceptible de désigner l’enseignement obtenu par cette voie et la réflexion sur cet enseignement, relayant à son tour la psychopathologie comme épistémologie. Il faut souligner que le terme de psychopathologie clinique s’oppose à toute conception qui récuse l’existence de processus psychologiques, ramenant le fonctionnement humain aux conséquences d’influences sociales qu’il conviendrait de corriger, ou d’accidents organiques curables ou incurables par la médecine. Il ne s’agit pas de nier l’existence des dimensions du conditionnement et de l’organicité, mais de les situer hors du champ recouvert par la psychopathologie clinique : à cette condition, la neuropathologie, l’anatomo-comportementalisme (quelques soient ses noms actuels : cognitivo-comportementalisme, etc.) pourraient en demeurer les auxiliaires. De même les modèles empruntés à la psychopathologie de l’observation ainsi que les interventions thérapeutiques reposant sur l’action du thérapeute au détriment de la responsabilité du sujet ne relèvent pas au sens strict de la psychopathologie clinique. À dire vrai, le champ de la psychopathologie clinique excède celui de la psychothérapie : il s’agit moins de guérison, de réparation, d’éducation, d’orthopédie, que de soin psychique. Ce soin ne se confond pas, non plus, avec la participation au marché du bien être caractéristique de la société psychothérapique contemporaine (Christopher Lasch). C’est pourquoi nous nous étonnons que les textes ministériels incluent sous cette rubrique la médecine organique, les thérapies cognitivo-comportementale et intégrative. S’ils estiment que ces dernières doivent être enseignées à l’université, ils doivent les faire apparaître sous une autre rubrique. Il est difficile en effet d’inscrire dans le champ de la psychopathologie une orientation qui conclut la plupart de ses publications en indiquant que l’hypothèse psychopathologique est devenue inutile face aux promesses (non tenues à ce jour parce que non tenables) de la perspective biologique. Ces quelques remarques inspirées par l’histoire française de la psychopathologie seraient à nuancer de l’histoire américaine où la psychologie clinique est inventée par des héritiers de Wundt, marquée par la psychologie animale et différentielle venues d’Angletere, avant de recevoir le renfort de la psychologie adaptative version ego-psychologie fabriquée par les psychanalystes arrivant d’Europe : sans doute n’est-ce pas pour rien dans la faible résistance finalement des cliniciens locaux à la pénétration par les neurosciences, le cognitivisme et le comportementalisme (Geneviève Paicheler)...

Quelle garantie donnée par un diplôme de psychopathologie clinique ? L’expérience récente montre que même les formations universitaires supposées les plus excellentes n’apportent dans le domaine de la psychothérapie que des garanties bien minimes. Des dizaines de milliers de patients nord-américains en ont dans les dernières décennies fait la cruelle expérience. Ils étaient qualifiés et bien formés les psychologues et les médecins qui ont généré par leur conduite orientée de psychothérapies les trois grandes épidémies de pathologies iatrogènes qui ont déferlé sur les USA depuis les années 70 : les personnalités multiples, les faux souvenirs et les enlèvements extra-terrestres. Les deux premières ont eu parfois des conséquences judiciaires et sociales dramatiques pour des parents faussement accusés d’inceste ou de satanisme à la suite de constructions suggérées par des thérapeutes à leurs patients. Quant à la dernière, qui prétend découvrir la source de divers troubles psychiques en des enlèvements par les extra-terrestres auxquels auraient été soumis à leur insu les malades, elle prend sa source majeure dans les travaux d’une des plus hautes autorités en matière de santé mentale : John E. Mack, professeur de psychiatrie à Harvard. Lui-même psychothérapeute débusqueur de victimes des extra-terrestres. Pour qui pourrait supposer qu’il s’agit d’un exemple par trop exceptionnel, signalons que sa collègue Judith Herman, elle-même professeur à la Harvard Medical School, s’avère l’une des plus ferventes propagandistes de la pertinence des souvenirs d’abus sexuels générés par des cures hypnotiques orientées. Enfin la principale responsable de la multiplication des troubles de la personnalité multiple, Cornelia Wilbur, était professeur de psychiatrie à l’Université du Kentucky. Le diplôme ne constitue qu’un filtre largement poreux.

Pour une garantie ancrée dans une mutation subjective. Exiger pour les professionnels de la psychothérapie une formation à celle-ci, ancrée dans une expérience personnelle, fussent-ils médecins ou psychologues, n’est ni une idée nouvelle, ni une thèse extravagante, il s’est même trouvé des professeurs de psychiatrie pour la soutenir. Dans le Précis de psychiatrie clinique de l’adulte, dirigé par Deniker P., Lempérière T. et Guyotat J, publié en 1989, ce dernier affirme nettement : “ Pas de formation possible [...] s’il n’y a pas un certain travail du futur psychothérapeute sur lui-même ”. Il précise que l’apprentissage de ce métier comprend deux volets très différents : “ l’apprentissage de la technique elle-même qui comme toute technique s’apprend par l’information théorique et la pratique. Cependant, à la différence des techniques non psychothérapiques, le thérapeute doit expérimenter sur lui-même la technique quelle qu’elle soit ”. Précaution utile qui, si elle avait été appliquée aux traitements aversifs, aurait évité les excès auxquels ils ont pu conduire, et qui pourrait faire barrage à de nouvelles techniques inspirées des mêmes principes. Une formation par les groupes Balint, ajoute Guyotat, ou par certaines supervisions de cas prises en charge, “ paraissent très fructueuses pour la formation psychothérapique du futur psychiatre ”. Mais “ certains candidats sont peu accessibles à ce genre de formation, qui diffère évidemment de la formation universitaire ”. Il ne recule pas à demander : “ Doit-on alors les éliminer de la profession ? ” . L’expérience d’une mutation subjective, propre à la plupart des psychothérapies relationnelles et aux psychanalyses, irréductible à toute formation universitaire, constitue la garantie la plus sérieuse contre les risques de manipulation mentale inhérents aux psychothérapies autoritaires.

En revanche, les méthodes autoritaires de psychothérapie, fondées sur l’application d’une technique, censée être entièrement maîtrisées par le thérapeute, pour l’essentiel méthodes d’apprentissage cognitivo-comportementales, affirment hautement qu’elles s’enseignent. Elles déclarent pouvoir se satisfaire de la garantie d’un diplôme. C’est sur ce modèle que se range le Ministère ; ce n’est pourtant pas celui suggéré par l’histoire récente de la psychopathologie, orientée vers la délivrance par la parole d’un savoir possédé par le patient.

Qui ne se réclame que d’un diplôme, ou d’une formation technique, pour exercer la psychothérapie, se sent incité à prendre une position de maîtrise ; laquelle se trouve renforcée par la pente du patient à idéaliser le thérapeute. Dans ces conditions, il n’est que trop aisé pour celui-ci, s’il n’est averti des pièges du narcissisme, de céder à l’illusion qu’il possède un véritable savoir sur la cause des troubles. L’expérience des premières cures contrôlées montre combien il est difficile, même à un sujet en formation analytique, de ne pas coller à l’image idéale de lui-même souvent construite par le patient. Ne pas être en mesure de répondre adéquatement aux demandes de ce dernier est vécu comme un douloureux défaut de savoir, comme une maîtrise encore insuffisante, qu’un supplément de formation devrait pouvoir dissiper. L’expérience de mutation subjective inhérente à l’expérience d’une psychothérapie relationnelle ou d’une psychanalyse permet de prendre une certaine distance avec les illusions de maîtrise en éprouvant soi-même les limites de celui qui conduit la cure. Certes il peut subsister des adhérences au savoir du thérapeute, au moins ce dernier n’aura-t-il pas tout fait pour les conforter, ne fût-ce qu’en permettant à son patient d’éprouver les essais et erreurs issus du savoir empathique. En revanche, non seulement un diplôme ne confère aucune protection au patient concernant des risques d’endoctrinement ; mais il donne parfois à ses possesseurs le fallacieux sentiment d’être détenteur d’un savoir sur le fonctionnement de l’autre, auquel ils finissent par croire eux-mêmes, encouragés qu’ils sont en ce sens par l’attente des patients.

Plutôt que de s’appuyer sur la maîtrise du diplôme, même utilement renforcé de stages cliniques, allier expérience de mutation subjective, acquisition d’une méthode, et pratique du contrôle constitue une protection assurément plus efficace contre les psychothérapies autoritaires, et les dangers de dérives sectaires qui leur sont inhérentes.

Les épidémies iatrogènes américaines en esquissent une vérification expérimentale, quand on constate que les formations universitaires n’ont constitué qu’une faible protection contre celle-ci, tandis que la profession qui leur a le mieux résisté est sans conteste celle des psychanalystes. Dans une étude bien documentée sur ces phénomènes, Ofshe et Watters constatent que “ la confection de croyances exceptionnelles n’a pas été limitée aux cliniciens marginaux, elle a plutôt été promue par des psychiatres, des psychologues et des travailleurs sociaux éminents, dont les positions professionnelles étaient bien assises. Il serait légitime d’estimer scandaleux ce qui se produit dans des dispositifs cliniques relevant des courants tout à fait dominants dans la mesure où ils concernent des champs qui assoient leur autorité sur la méthode scientifique. Pour le dire simplement : ce sont les cliniciens formés, les membres de l’American Psychological Association, de l’American Psychiatric Association et de la National Association of Social Workers et des autres associations professionnelles appartenant au domaine, qui devraient accepter la plus grande part de la responsabilité pour les dégâts causés par la thérapie dite de recouvrement de la mémoire. La responsabilité des dommages revient non seulement aux promoteurs actifs de cette thérapie mais également aux organisations qui ont abrité ces professionnels, qui leur ont donné une légitimité et qui les ont valorisés. Ces organisations ont protégé leurs pairs aux dépens de la santé publique ” . On notera qu’Ofshe et Watters ne mentionnent pas les associations psychanalytiques parmi celles qui furent impliquées. Toutefois, ils ne soulignent nullement ce point. De même, ni Hacking, ni Spanos, ni Loftus, les principaux commentateurs des épidémies iatrogènes, ne font pas état du fait que les psychanalystes n’apportèrent aucun soutien aux mouvements des faux souvenirs induits. À cet égard seule Mulhern évite clairement la confusion.

Les temps sont à la critique de la psychanalyse, de sorte qu’on croit nécessaire de passer ses mérites sous silence. Pire même : certains imputent à Freud l’utilisation dévoyée faite par les hypnothérapeutes des concepts de « déni » et de « refoulement », sans souligner l’impasse faite par eux sur l’essentiel, à savoir la dimension du fantasme. La récente affaire d’Outreau a montré que certains experts français diplômés, voire surdiplômés, n’étaient pas inégaux aux psychothérapeutes américains en matière de méconnaissance de la vie fantasmatique des enfants.

Une étude des revues ayant donné audience aux promoteurs des thèses concernant les faux souvenirs induits met au premier plan des revues d’hypnothérapeutes, de psychologues et de psychiatres : American Journal of Clinical Hypnosis, Psychiatric Clinics of North America, Dissociation, American Journal of Psychiatry, Journal of Nervous and Mental Disease, Psychotherapy...À notre connaissance, aucune revue officielle du mouvement psychanalytique ne s’est compromise à donner un écho favorable aux troubles iatrogènes suscités par des conduites autoritaires et aberrantes de cures psychothérapeutiques.

Les psychanalystes américains, formés par le concours d’une expérience de mutation subjective, d’une pratique du contrôle et d’enseignements théoriques issus d’une tradition clinique, n’ont pas cédé aux sirènes des enlèvements extra-terrestres, et des faux souvenirs induits, ils ont constitué l’un des meilleurs remparts contre les épidémies iatrogènes, en n’ouvrant pas la porte de leurs revues aux thèses fantaisistes. Ni Wilbur, ni Masson, ni Mack, ne sont parvenus à y faire accepter un seul article en faveur de l’objectivation de nouvelles pathologies. Certes, tous trois avaient bénéficié d’une formation psychanalytique, mais assurément insuffisante, car elle n’a pas fait obstacle, pour au moins deux d’entre eux, à un retour dans leur clinique des pratiques autoritaires de l’hypnothérapie. Les psychanalystes anglo-saxons ne s’y trompèrent pas : ils réagirent vivement aux thèses de Masson et de Wilbur, ils ignorèrent celles de Mack, et développèrent une critique des faux souvenirs induits par les travaux de Ganaway. Ajoutons que le fait d’appeler psychanalyse des psychothérapies brèves par la parole démontre l’ignorance où se trouvent un certain nombre de psychiatres et de psychologues : rien d’étonnant alors à ce qu’ils ne sachent pas démarquer la psychanalyse des psychothérapies dont nous venons de souligner les dangers. S’il ne s’agissait que d’une question académique, nous pourrions nous contenter de regretter cette ignorance. Mais nombreux sont ceux qui pensent qu’une analyse se ramène au simple fait d’écouter quelqu’un qui parle : or cette confrontation à la parole n’a pas spontanément les vertus curatives, de défoulement, d’abréaction, de catharsis, que d’aucuns lui prêtent. Et l’on trouve déjà des auteurs pour analyser les effets néfastes du débriefing, et mettre en cause les cellules de crises psychologiques... L’usage réglé de la parole ne se décide pas par décret et ne se mesure pas expérimentalement. Il faut souligner que le coup de force du législateur cherchant à imposer une psychopathologie clinique d’Etat constitue une prise de position implicite en faveur du courant le mieux approprié à se mouler, non pas dans la tradition clinique de la psychopathologie, mais dans la validation expérimentale. L’invention de la psychopathologie clinique d’Etat, et la sélection des psychothérapeutes sur sa connaissance, ne mettrait en place à l’égard des dérives sectaires qu’un filtre dérisoire et poreux. Les héritiers des courants majeurs de la psychopathologie possèdent des modes de formation spécifiques, issus d’une expérience séculaire, ils mettent au premier plan une expérience de mutation subjective, plus déterminante qu’un savoir académique.

Maleval J-C Sauret M-J Psychanalyste Psychanalyste Professeur des Universités. Professeur des Universités Membre du SIUERPP. Membre du SIUERPP